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par Guillaume Beaulande, journaliste, collaborateur du Monde diplomatique

L’amertume certaine des mots qui suivent n’a d’égal que le respect dans lequel je tiens – le plus souvent – la programmation d’Arte. Alors que je m’apprêtais à visionner l’émission de vulgarisation géopolitique le Dessous des cartes, présentée par Jean-Christophe Victor et consacrée au Venezuela, les affres de la consternation ont entrepris de me coloniser les synapses et d’insulter mon intelligence de spectateur. Comment peut-il en être autrement lorsque, dès les premières minutes, le présentateur juge bon de dire au sujet de l’ancien président vénézuélien Hugo Chavez qu’il est « connu par les Vénézuéliens pour avoir commis un coup d’État en 1992 ». Un public, même peu attentif, remarquerait sans doute la pertinence du propos et l’intérêt du calendrier posé.

Outre que l’évocation du passif militaire d’Hugo Chavez incline de facto la réflexion sur la légitimité démocratique de son gouvernement, pourquoi poser de surcroît comme postulat de départ qu’Hugo Chavez a tenté un coup d’État à la tête du MBR-200, sans prendre la peine, au minimum, de recontextualiser l’événement ? Pourquoi taire les soulèvements, populaires ceux-là, qui ont enflammé la capitale le 27 février 1989 et qui se sont achevés dans un bain de sang, sous la présidence de Carlos Andres Perez ? Pourquoi ne pas préciser que s’il est « connu », c’est surtout parce qu’il a refusé de participer à la répression de l’armée sur la population ? Gageons que la construction médiatique biaisée d’Hugo Chavez diffusée dans les « grands » médias n’ait pas également gagné les couloirs d’Arte. Le choix opéré par la rédaction de cette émission du 14 février 2015 est pour le moins troublant. L’évocation, sans trembler, du « culte de la personnalité » dans la politique vénézuélienne achève le portrait brossé à la truelle de feu Hugo Chavez, nous le présentant comme un avatar des caudillistes latino-américains. Lourdement connotée d’un point de vue historico-politique, cette mise à l’index ne semble nécessiter aucune espèce de définition. La programmation exigeante et sérieuse de la chaîne à laquelle je rends bien souvent hommage, soudain, me laisse sans voix, ou presque.

Il ne s’agit pas de présenter le Venezuela comme un mythique eldorado, tant les difficultés et les défis encore à relever sont importants, celui de l’endiguement de l’insécurité n’étant pas l’un des moindres. Un fléau qui, comme l’a rappelé l’émission, se poursuit. Néanmoins, restons sérieux. Parler de l’augmentation de l’insécurité, de la proximité avec la Colombie « et des Farcs », sans évoquer ne serait-ce qu’en une phrase le rôle joué par les paramilitaires colombiens dans l’infiltration des banlieues et le narcotrafic, revient à se faire l’écho de la litanie habituelle de force médias. Dans le même souffle, il est dit sans sourciller aux téléspectateurs que « l’opposition politique est régulièrement attaquée par le gouvernement » et qu’il est « périlleux d’attaquer le gouvernement ». Tout observateur doué d’une mémoire, fût-elle bornée à l’immédiat, aura noté l’ironie du propos, cependant qu’une autre tentative de déstabilisation du gouvernement vient d’être déjouée, selon toute vraisemblance, ourdie précisément… par l’opposition. Si l’information nécessite sérieux, rigueur et fiabilité, on peut s’étonner en effet que l’unanimisme nigaud de nombreux médias européens à l’égard du Venezuela soit également véhiculé par une émission appréciée, sur une chaîne qui nous avait habitués à un autre niveau d’exigence.

Ce que parler veut dire.

« Les États-Unis n’encouragent ni les troubles au Venezuela, ni ne cherchent à saper son économie ou son gouvernement… Le département du Trésor et le département d’État surveillent évidemment la situation de près et étudient les moyens disponibles qui pourraient être mis en œuvre pour une meilleure orientation du gouvernement vénézuélien dans la direction que nous pensons qu’il doit prendre. »

Josh Earnest, porte-parole de la Maison-Blanche, le 20 février 2015.

Source:

http://www.humanite.fr/la-strategie-etats-unienne-de-destabilisation-directe-est-elle-de-retour-en-amerique-latine-566810

Le Venezuela, cartes sur table (L'Humanité)

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