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Par Marco Teruggi

 

La droite vénézuélienne n'a même pas le courage de construire son propre scénario. Ce n'est pas nécessaire, ce qui importe, c'est de savoir si ce noyau d'idées imprègne peu à peu la société, s'installe en tant que nouveau sens commun.

 

 

Le droit à l'innocence n'existe plus. Les révolutions sont ce que nous vivons et qui nous brûle. Elles sont faites de héros, de traîtres, d’actions épiques, sales, la plupart anonymes, d'ennemis prêts à donner un coup de couteau dans le dos, de coups de gloire et de coups à l'estomac, d'une infinité de disputes pour le pouvoir. Elles ne sont pas comme nous le souhaiterions. Les personnes non plus. Nous-mêmes n'arrivons pas à être ce que nous voudrions être : cette distance est notre propre contradiction.

 

 

C'est une douleur profonde. Le monde n'est plus magique, comme l'a écrit Jorge Luis Borges. La révolution n'est plus magique. Parfois, elle l'a été comme le dit notre mémoire bien que, comme on le sait, la reconstruction du passé change constamment. C'est l'un des grands différends. En particulier quand il y a au centre un homme comme Hugo Chávez, qui s’est proposé de refonder un pays et est resté dans le corps et la passion de plusieurs générations.

 

 

Avant cela, on pouvait prévoir qu’après sa mort, la droite tenterait plusieurs stratégies envers son image : l'opposer à celle de Nicolás Maduro – c'était un populiste sérieux en comparaison avec l'actuel président ignorant – ou le rendre responsable de tout et en conséquence, en rendre également responsable la direction en tant qu'héritière de sa pensée. Les discours pour affaiblir, rendre confus et effacer ce qui semble ineffaçable ont alterné. L’indifférence n'a jamais été une option politique. La droite veut montrer aujourd'hui, c'est l'effort qu'elle fait, que les causes de la crise actuelle résident dans la genèse même du projet chaviste. Le problème, c'était Chávez, le père. Tout serait de sa faute, ce qui manque, ce qui fait mal, ce qui n'a pas été possible.

 

 

Le but est de porter un coup à ce qui est matériel, aux idées, au dirigeant. Une attaque qui cherche à effacer le passé, vider le présent, défaire l'avenir. Ce sont les conditions dont la droite a besoin pour convaincre la majorité de voter pour elle.

 

 

4 ans sont passés. Je garde 2 souvenirs entre beaucoup d'autres. Le premier, en 2005, à Mar del Plata: il pleuvait, Silvio Rodríguez avait chanté et Hugo Chávez a parlé de Francisco de Miranda, de notre histoire commune. Devant lui, il y avait des drapeaux avec le visage d'Eva Perón, de Martín Fierro, du Che, de Darío Santillán. Le stade était plein. J'avais 21 ans, je commençais à militer.

 

 

Le second, à Caracas, les 5 et 6 mars 2013 et les jours suivants, en particulier, le 6 : cette foule, ces voix, ce peuple – rarement on n'a utilisé de façon aussi appropriée le mot peuple – cette douleur de l'absence qui peut ouvrir les portes à la folie. Pendant 10 jours entiers des kilomètres de queue jour et nuit, à écouter des débats politiques, sur l'économie, la société, la profondeur de Chávez dans les gens, en particulier les plus humbles. Qui a vécu ça et peut soutenir que ces millions de personnes étaient là pour le pétrole à 100 dollars et la consommation ?

 

 

Il faut comprendre et sentir la profondeur de sa trace pour analyser les stratégies qu'a dû employer la droite. Sinon, on peut difficilement comprendre comment, malgré une guerre d'usure si longue, Chávez est encore debout, la révolution n'a pas été blessée. Pourquoi avec des queues, des augmentations de prix, l'impunité des contrebandiers, le dollar criminel, les appels au pillage de la droite n'ont-ils pas eu d'effets ? On ne peut pas comprendre comment on vit l'économie si on n'analyse pas les passés, les conquêtes, les peurs, les frustrations, les façons d'imaginer ce qui arrivera.

 

 

C'est pourquoi ils veulent porter un coup à Chávez et le faire sur le point critique : l'économie. Avec des arguments qui se répètent comme un manuel dans les pays du continent où la droite veut reprendre les rênes du pouvoir. Le plus utilisé : la politique économique a été un gaspillage, on a donné aux pauvres plus que ce qu'on pouvait donner, des sacrifices seront nécessaires pendant plusieurs années et il faudra en finir avec le mythe. Le populisme serait une illusion de consommation pour les classes populaires pour qu'elles restent tranquilles en étant pauvres. Il suffit d'écouter la conversation qu'ont eu il y peu Mauricio Macri et Mario Vargas Llosa dans laquelle ils résument cette controffensive idéologique : les Gouvernements “chavistes” d'Amérique Latine sont déconnectés du monde, gaspillent de l'argent, nient le progrès, sont autoritaires.

 

 

La droite vénézuélienne n'a même pas le courage de construire son propre scénario. Ce n'est pas nécessaire, ce qui importe, c'est de savoir si ce noyau d'idées imprègne peu à peu la société, s'installe en tant que nouveau sens commun. Cela serait non seulement une porte ouverte à une hypothétique perte du pouvoir politique du chavisme mais un consensus plancher pour appliquer les mesures conçues par la contre-révolution pour son (non) projet de pays. Ce qui est en jeu, c’est l’interprétation de cette réalité, savoir comment on en est arrivé à ce point.

 

 

A qui est-ce la faute ? A Chávez, à Maduro, à l'impérialisme, aux monopoles économiques, à la corruption, au socialisme? Celui qui arrive à convaincre gagne une partie importante du combat. C'est la stratégie -lâche- de cette guerre : elle se lie elle-même et signale Chávez, le projet et le Gouvernement comme responsables. C'est pourquoi la communication est vitale. La chavisme – son orientation officielle – pêche là par une homogénéité discursive qui le rend prévisible et répétitif. Les mots ne sont pas si éloignés de la réalité : ils s'usent.

 

 

Le chiffre d'1 500 000 logements remis en 6 ans est l'un des arguments qui a le plus de poids. Dans combien d'autres pays y a-t-il eu un processus similaire ? Quel autre Gouvernement peut dire avoir fait la même chose ? C'est Chávez, le Palais de Miraflores transformé en refuge, une politique de masse inédite dans l'histoire.

 

 

Le problème est que la mémoire est constamment en reconstruction. En particulier dans un pays avec une population très jeune qui en grande partie – un tiers ou plus – ne se souvient pas de la misère qui a provoqué la révolution. Pour les nouvelles générations, la réalité, c'est Canaimas, la Grande Mission Logement Venezuela, des heures de queue pour les aliments et les médicaments, le marché parallèle, les téléphones de dernière génération, le CDI, une augmentation quotidienne des prix, des amis et des membres de la famille à l'étranger, etc... L'image de Chávez est très fragile en eux. Il en sera ainsi avec chaque nouvelle génération. L'interprétation de qui fut le dirigeant du mouvement deviendra un sujet majeur de dispute. En particulier si la réalité économique n’arrive pas à se stabiliser et à s'améliorer.

 

 

Il s'agit d'assumer un engagement total sans la promesse d'une société de justice complète. Le monde parfait ne peut pas exister, il ne serait pas humain. C'est ce que disait le psychiatre et psychanalyste Enrique Pichón Riviere. On n'est pas certain d'arriver à ce que nous voulons. Les mêmes nombres jouent contre : en révisant l'histoire, la conclusion est que les victoires sont l'exception et non la règle. On se bat, on se bouscule, on milite pour obtenir une anomalie. C'est le pari, celui de Chávez, celui de ceux qui nous ont précédés et – nous l'espérons - de ceux qui viendront après nous.

 

 

Sous sa direction, l'idée de l'avenir était limpide bien que la proposition ait été aussi complexe que la construction d'une société non-capitaliste. Il y avait une avant-garde et une arrière-garde, une direction claire du processus. On allait dans une direction précise, l'issue était possible, presque une certitude. C'était un contre-courant temporaire : il survenait alors que les récits de la fin des idéologies, de l'action des masses et de la possibilité de la transformation en faveur des peuples s'étaient installés dans le monde. Ce sont les messages qui renaissent des cendres des droites latino-américaines. Ils cherchent à éloigner les gens de la politique, à revendiquer la méritocratie, le succès des grandes entreprises, l'idée que l'individu seul, effrayé, soit se sacrifier et remercier pour le peu qu'il a.

 

 

C'est pourquoi il est si important de mettre à genoux la mémoire de Chávez. Il y a en lui un condensé du possible, un exemple pour donner, de génération en génération, des leçons de politique, d'économie, de vie. Les gens parlent bien de Chávez. Cela gêne ceux qui, dans ce processus, prennent soin des intérêts éloignés de ceux qui défendent le projet. C'est la possibilité de dire chaque matin : Je suis Chávez. Assumer cette responsabilité, cesser de déléguer à d'autres le poids du bien et du mal, cette coutume destructrice dont personne n'est exempt. Sans innocence : il y aura des corrompus, des opportunistes, des personnes proches de l'idée que nous nous faisons de l'homme et de la femme nouveaux, des expériences du pouvoir communal, milicien, des médiations politiques dans un débat permanent.

 

 

Pour réactiver l'idée de demain, il faut revenir à Chávez, rechercher si certains problèmes actuels sont nés de ses erreurs. Certainement, il ne peut en être autrement. Leur correction ne se trouve pas dans la modèle de la droite mais elle est contenue dans les cadres mêmes de Chávez. Même dans les concessions qui amènent l'esprit défaitiste et l'injustice. Il manque d'autres Chávez pour occuper des usines qui ferment – comme la fabrique Thomas Greg & Son, à Lara – récupérer des terres financées et abandonnées – comme la plantation Tío Bravo occupée par la Commune Negro Miguel, à Yaracuy – faire valoir les lois et les accords – comme le Bloc d'Etat de Communes de Portuguesa qui s'est déplacé à Caracas face aux manquements de l'institution. On peut mettre en avant des avancées dans cette résistance.

 

 

Nous n'avons pas le droit de perdre. L'histoire ne fonctionne pas comme le calcul mathématique des forces en présence. Si la droite reprend le pouvoir politique, ce cycle n'ouvrira pas un processus qui permette – comme on peut l'entendre dire - d'éclaircir les contradictions qui nous feraient revenir ensuite au pouvoir avec plus de force. La politique n'est pas un jeu d'échecs et l'ennemi ne pardonne pas.

 

 

La révolution n'est pas magique, c'est un grand combat pour le pouvoir.

 

 

C'est ce que nous a enseigné le Commandant.

 

 

Publié le 15 Mars 2017 par Bolivar Infos

 

 

Traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

 

 

Source en espagnol :

http://www.telesurtv.net/opinion/La-culpa-es-de-Chavez-20170306-0038.html

 

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/ 2017/03/venezuela-c-est-la-faute-de-chavez.html

Venezuela : C'est la faute de Chavez

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